Entrevue avec la juge administrative: Rawia Ebrahim

Avocate de formation (barreau 2014) ayant pratiqué en droit de l’immigration à son compte avant de se joindre à la Commission de l’immigration et de la protection des réfugiés en tant que commissaire (2018) et maintenant en tant que conseillère juridique aux Services juridiques (depuis 2019).

Avocate de formation (barreau 2014) ayant pratiqué en droit de l’immigration à son compte avant de se joindre à la Commission de l’immigration et de la protection des réfugiés en tant que commissaire (2018) et maintenant en tant que conseillère juridique aux Services juridiques (depuis 2019).

POURQUOI AVEC-VOUS CHOISI LE DROIT DE L’IMMIGRATION?

Je suis arrivée dans le domaine du droit de l’immigration tout à fait par hasard. J’en ai ensuite fait le cœur de ma carrière en raison de son caractère humain, de la richesse des relations interculturelles auxquelles il ouvre la porte, puis de la possibilité qu’il offre de faire une différence, à partir du Canada, à l’échelle internationale.

QUELS ÉTAIENT VOS DÉFIS EN TANT QUE JEUNE AVOCATE EN PRATIQUE PRIVÉE?

Mon plus grand défi aura été de trouver un équilibre entre ma vie personnelle et ma vie professionnelle. En début de pratique, on souhaite à la fois acquérir une clientèle, se bâtir une bonne réputation, aider nos clients et réussir sur le plan financier. Pour y parvenir tout en préservant notre santé physique et mentale, on doit s’arrêter, réfléchir et prendre le temps de bien organiser et structurer notre pratique. À cette fin, il me semble important d’évaluer, entre autres, les éléments suivants : le nombre de dossiers qu’on estime raisonnable de gérer et la proportion de mandats d’aide juridique et de mandats privés nous permettant d’effectuer un travail de qualité dans chaque dossier tout en maintenant une qualité de vie adéquate. Afin de favoriser un meilleur usage de notre temps et de nos connaissances, il est également souhaitable de définir les tâches susceptibles d’être déléguées et d’avoir recours à du personnel de soutien aussitôt que cela devient possible. Personnellement, ayant tout fait seule et ayant accepté de nombreux mandats d’aide juridique afin de favoriser l’accès à la justice, j’ai l’impression d’avoir effectué l’équivalent de dix ans de pratique en seulement quatre ans. L’expérience et les connaissances que j’en ai tirées sont inestimables. Je suis également persuadée qu’elles ont pavé la route vers le parcours et le développement professionnel exceptionnellement rapide dont j’ai pu jouir jusqu’ici et pour lesquels je demeure hautement reconnaissante. J’encourage néanmoins les jeunes avocats à prendre le temps de vivre.

QUELS ONT ÉTÉ VOS DOSSIERS MARQUANTS EN TANT QU’AVOCATE EN PRATIQUE PRIVÉE?

De nombreux cas sont susceptibles de nous marquer. Je pense aux enfants non accompagnés ayant parcouru une longue route pour arriver au Canada, aux personnes LGBTIQ2 rejetées par leurs familles, aux femmes ayant subi la mutilation génitale et aux gens traumatisés par la guerre, notamment à ce Syrien arrivé à mon bureau avec la seule chose qui lui restait, la clé de sa maison détruite par les bombes.

QUELLES ÉTAIENT VOS FONCTIONS EN TANT QUE COMMISSAIRE À LA SECTION DE LA PROTECTION DES RÉFUGIÉS (SPR)?

En tant que commissaire, il m’incombait de statuer sur les demandes d’asile présentées au Canada. Mon rôle consistait à déterminer qui étaient les demandeurs d’asile ayant besoin de protection et étant en droit d’en bénéficier.

QUELS ÉTAIENT VOS DÉFIS EN TANT QUE COMMISSAIRE?

J’ai toujours considéré mon rôle de commissaire à la fois comme un immense privilège puis comme une immense responsabilité, sur le plan humain et social. Pour chercher de l’aide, plusieurs demandeurs d’asile empruntent des routes périlleuses et prennent des risques qui dépassent l’entendement. En tant que commissaire, on ne peut toutefois faire droit qu’aux demandes d’asile de ceux qui parviennent à établir un risque prospectif en cas de retour dans leur pays d’origine. Cela peut donner lieu à des prises de décisions qui, bien qu’elles soient inévitables et justifiées au regard de la loi, peuvent être difficiles à accepter par le demandeur et, parfois, particulièrement difficiles à rendre pour le décideur. Un commissaire de la SPR peut être amené à entendre des témoignages au sujet de situations délicates et hautement éprouvantes pour les demandeurs, puis ne pas être en mesure d’offrir la protection demandée en raison d’une juridiction limitée. Dans cette optique, son rôle est à la fois des plus gratifiants et des plus difficiles. Je demeure néanmoins convaincue que les demandeurs se souviendront non seulement de la décision rendue relativement à leur demande, mais également de la façon dont ils ont été traités lorsqu’ils ont tendu la main au Canada. J’estime donc qu’il relève de notre devoir de garder à l’esprit que l’on fait partie d’une minorité à qui un grand pouvoir a été confié : celui de décider, en première instance, de la direction que prendra la vie – ou du moins les prochaines années de la vie – d’humains qui nous ressemblent et qui demandent au Canada, une place que nous n’avons pas eu à demander.

QUELLES SONT VOS FONCTIONS EN TANT QUE CONSEILLÈRE JURIDIQUE AUX SERVICES JURIDIQUES DE LA CISR?

En tant que conseillère juridique, une partie importante de mon travail consiste à conseiller les commissaires afin de les guider, au besoin, dans le cadre du processus décisionnel. Mes tâches comprennent également la formation des nouveaux commissaires et la formation continue de l’ensemble des commissaires de la SPR. J’ai également comme responsabilité de réviser leurs motifs, au besoin, afin de leur faire part, le cas échéant, de tout risque juridique pouvant en découler.

QUELS CONSEILS DONNERIEZ-VOUS AUX JEUNES AVOCAT.E.S QUANT À LA GESTION DE LEUR PRATIQUE?

Je conseillerais aux jeunes avocat.e.s de choisir un domaine dans lequel ils se sentiront valorisé.e.s et à l’aise d’œuvrer. Ce faisant, je crois que l’avancement professionnel, la réussite sur le plan financier et tous les autres éléments que l’on peut être tenté de prioriser en début de pratique suivront naturellement. Je leur conseillerais d’avoir confiance en eux-mêmes, en leurs réflexes et en leur capacité de s’accomplir toujours davantage. Je leur conseillerais aussi de prendre le temps de mettre à jour leurs connaissances et de les approfondir. J’estime important de travailler fort pour atteindre ses objectifs, mais pour bien représenter ses clients, je crois qu’il faut s’efforcer de devenir expert dans notre domaine. Afin –et en attendant– d’y parvenir, il faut également avoir l’humilité de solliciter de l’aide et des conseils lorsque requis. Comme le droit est un domaine exigeant, il est souhaitable de travailler dans un milieu propice au partage de connaissances. Enfin, j’inciterais les jeunes avocat.e.s à postuler pour des postes importants ou à priori difficiles à décrocher. S’ils préfèrent la pratique privée, je les encouragerais à accepter, lorsque leur horaire et leur niveau d’expérience le permettent, des dossiers plus complexes. Le sentiment de dépassement de soi est extraordinairement puissant et notre carrière peut évoluer très rapidement si l’on s’en donne les moyens.

QUELS CONSEILS DONNERIEZ-VOUS AUX JEUNES AVOCAT.E.S QUI COMPARAISSENT DEVANT LA CISR?

Imprégnez-vous bien du droit et des faits propres à chaque dossier. Veillez à corriger et mettre à jour chaque dossier avant son audition. Bien que nul ne soit censé ignorer la loi, les justiciables doivent pouvoir compter sur vous pour préserver leurs intérêts et les guider dans les procédures pour lesquelles ils ont fait le choix de ne pas se représenter seuls. Présentez votre preuve de manière claire et structurée. Vous favoriserez ainsi l’efficacité de la procédure et ses chances de succès. Divulguez aux clients les faiblesses de leurs dossiers et vulgarisez-leur la procédure. Mieux ils comprendront les enjeux de leurs dossiers et ce qui est attendu de leur part, mieux ils témoigneront. Soyez attentifs à l’interrogatoire mené par le tribunal et par les autres parties afin de pouvoir poser les sous-questions pertinentes à vos clients en temps utile et de faire ressortir les éléments que vous êtes possiblement les seuls à connaître. Enfin, soyez ambitieux et innovateurs. Le droit est un domaine évolutif et nous – les jeunes avocat.e.s – disposons du meilleur outil qui soit pour y apporter des changements positifs : le temps.